Comme des bêtes

Du 28 mars au 22 juin 2008

En prenant comme point de départ neuf animaux emblématiques – l’ours, le cerf, le cochon, la vache, l’âne, le chat, la poule, le papillon et la mouche –, animaux qui nous sont (qu’on le veuille ou non) « proches », l’exposition déclinait des images tantôt banales, tantôt surprenantes voire spectaculaires, qui sont autant de clés de lecture des rapports complexes de l’homme à l’animal.

Comme des bêtes faisait découvrir que la représentation animale fonctionne à travers les âges et les civilisations comme un révélateur de nos états d’âme, de nos désirs, de nos inquiétudes, de notre imagination, de nos besoins (naturels ou maladifs) de contact avec l’animal ou de distanciation d’avec lui. Nous parlons en effet de nous-mêmes quand nous parlons d’animaux, nous les montrons à travers nos yeux quand nous les représentons : « [la narration] met en scène [les animaux], c’est vrai, mais en tant que représentants de l’espèce humaine ».

Domestique ou sauvage, utile ou purement nuisible, sublime ou grotesque, triomphant ou tragique, l’ours, le cochon, le chat et les autres, tels que représentés par des artistes, sont de fascinants médiateurs dans nos rapports avec la nature. Les animaux ont en effet souvent une fonction d’intermédiaire ou même d’intercesseur : « […] l’animal permet, avant tout, un élargissement du contact avec le monde naturel dont tant de sujets sont gravement frustrés en milieu urbain. Contre ses soins et sa nourriture, il a été conditionné à répondre à l’attente des hommes, véritable “compromis” entre eux et les choses. Au milieu d’êtres humains souvent incapables d’aimer, isolés et inadaptés, l’amateur d’animaux réalise un équilibre privilégié. » Les images d’animaux – qu’elles soient positives ou négatives – finissent toujours par se retourner contre nous en nous interrogeant avec insistance : qu’est-ce qu’un être humain ? Question philosophique classique. Qu’est-ce qu’un animal ? Question biologique. Cependant « L’animal n’est pas seulement un organisme auquel s’intéresse la biologie ; il renvoie aussi à une figure de l’altérité par rapport à laquelle l’homme définit son identité spécifique. » Que signifie « animalité » ou « bestialité » ? Question éthique. Qu’est-ce qui relie homme et animal ? Question touchant à l’éthologie, à l’écologie, à la biogénétique et à la phylogenèse. Et surtout, qu’est-ce qui différencie l’homme de l’animal ? Question dont on attend des réponses rassurantes (les philosophes en proposent) : selon Descartes, c’est la raison ; selon d’autres la conscience, le langage ou l’âme ; selon Rousseau, la liberté de choix. Dans la première partie du Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes (1755), il écrit : « Quelques philosophes ont même avancé qu’il y a plus de différence de tel homme à tel homme que de tel homme à telle bête ; ce n’est donc pas tant l’entendement qui fait parmi les animaux la distinction spécifique de l’homme que sa qualité d’agent libre.

La nature commande à tout animal, et la bête obéit. L’homme éprouve la même impression, mais il se reconnaît libre d’acquiescer ou de résister ; et c’est surtout dans la conscience de cette liberté que se montre la spiritualité de son âme : car la physique explique en quelque manière le mécanisme des sens et la formation des idées ; mais dans la puissance de vouloir ou plutôt de choisir et dans le sentiment de cette puissance, on ne trouve que des actes purement spirituels, dont on n’explique rien par les lois de la mécanique. ». D’après Giorgio Agamben, ce qui définit l’homme c’est la conscience de ce qui le différencie de l’animal : « l’homme est l’animal qui doit se reconnaître humain pour l’être » ou qui « se reconnaît ne pas l’être ». Jean-Christophe Bailly adopte un tout autre point de vue, basé sur une destinée commune du vivant, sur la constante animale à l’intérieur de laquelle l’homme n’est qu’un épiphénomène. Il se livre à un exercice philosophique consistant à penser l’animal comme quelque chose qui existe en dehors de l’homme, de sa pensée, de son langage, de son monde.

Comme des bêtes réunissait des œuvres – peintures, sculptures, photos, vidéos, installations – du XVIIe siècle à aujourd’hui, provenant des fonds du musée cantonal des Beaux-Arts de Lausanne ainsi que de nombreuses collections publiques et privées.