Recherche scientifique: un trésor retrouvé

Suivez une enquête au MCBA…
Lors d’un contrôle de sa collection, une petite huile jusqu’alors attribuée à Eugène Delacroix a éveillé des interrogations au sein de l’équipe du musée. Signature, archives et ouvrages anciens ont peu à peu révélé une histoire inattendue: celle d’une œuvre disparue depuis plus d’un siècle… et enfin retrouvée.
Le MCBA vous invite à suivre les différentes étapes de cette enquête, au cœur du travail mené dans sa collection, de la découverte jusqu’à l’identification de cette œuvre.
Un contrôle de la collection qui ouvre de nouvelles pistes
Dans le cadre de son déménagement du Palais de Rumine à Plateforme 10, le MCBA a entrepris un vaste travail de contrôle de sa collection. Dessins, peintures, sculptures: chaque œuvre a été sortie des réserves, examinée et documentée.
Ce patient travail d’inventaire visait à établir un état des lieux complet de la collection avant son transfert. Grille après grille, tiroir après tiroir, boîte après boîte, les équipes ont contrôlé la présence des œuvres, actualisé les informations disponibles et vérifié les inscriptions, signatures et numéros d’inventaire.
C’est dans ce contexte, au cœur du local des dessins, qu’une découverte inattendue allait émerger.
Une petite huile qui attire l’œil
En ouvrant un tiroir contenant des œuvres sur papier, une petite huile non encadrée attire l’attention. Dans l’inventaire, son attribution est incertaine: mentionnée comme «inconnue», elle a été autrefois rapprochée du nom de Delacroix, sans certitude.
Immédiatement un détail interpelle: l’œuvre est signée et datée.
Un tel élément est loin d’être anodin. Une copie n’est généralement pas signée. Cette inscription relance donc la question de son authenticité. L’hypothèse prend forme: et si cette peinture, modeste par son format, était en réalité une œuvre originale?
Eugène Delacroix
Connu pour la puissance expressive de sa peinture, ses compositions dynamiques et son usage de la couleur, ce représentant majeur du romantisme en France marque profondément l’histoire de l’art du XIXᵉ siècle.
Parmi ses œuvres les plus célèbres figure La Liberté guidant le peuple.
Son travail s’inspire autant de l’histoire que de la littérature et explore des thèmes tels que le pouvoir, le destin et les passions humaines. Le sujet de Charles Quint au monastère de Yuste, déterminant dans l’investigation menée par le MCBA, s’inscrit dans cette réflexion, en mettant en scène le retrait d’un souverain à la fin de sa vie.
Quand les archives commencent à parler
L’histoire débute dans les archives du MCBA. En consultant le livre des entrées des œuvres, une mention attire l’attention: en 1909, une petite huile est enregistrée sous le nom d’Eugène Delacroix. Dans le dossier lié à cette acquisition, la correspondance avec les héritiers d’Adrien Mercier qui ont fait don de l’œuvre au musée fournit une première piste: un numéro provenant d’un ancien catalogue raisonné consacré à l’artiste, ainsi que plusieurs informations relatives à l’histoire de la peinture.
La recherche se poursuit alors à travers ces différentes sources. Chaque document apporte un nouvel élément de compréhension et permet de reconstituer progressivement le parcours de l’œuvre.
Le sujet représenté comme piste
Les indications relevées dans les archives conduisent au catalogue raisonné Eugène Delacroix. Celui-ci mentionne plusieurs versions de Charles-Quint au monastère de Yuste, dont une petite peinte en 1839. Les dimensions, la date et la description de cette dernière correspondent à celles de la peinture conservée au musée.
Cette concordance invite à approfondir les recherches. D’autres sources sont alors consultées, notamment un article publié en 2000 par l’historien de l’art Lee Johnson dans The Burlington Magazine. Celui-ci signale qu’une des versions de ce sujet, réalisée pour, le Russe Anatole Demidoff, prince de San Donato, n’était plus localisée.
Enfin, l’étude du catalogue de la vente San Donato de 1870 permet de retrouver la trace de l’œuvre dans la collection du prince et d’en préciser le parcours.
Pour faire avancer l’enquête, des échanges entre spécialistes
Au fil des investigations, les informations recueillies dans les archives, le catalogue raisonné, l’article de Lee Johnson et le catalogue de vente dessinent un ensemble cohérent.
Afin de confronter ces résultats à l’état actuel des connaissances, le musée sollicite plusieurs spécialistes de l’œuvre de Delacroix, notamment à Paris, au musée national Eugène-Delacroix et au Louvre.
L’analyse de ces différents éléments conduit à une conclusion partagée: la peinture conservée au musée de Lausanne peut être identifiée comme une œuvre originale d’Eugène Delacroix, correspondant à la petite version de Charles-Quint au monastère de Yuste dont la localisation était jusqu’alors inconnue.
Une œuvre retrouvée, une histoire reconstituée
Si certaines zones d’ombre subsistent, notamment le parcours de l’œuvre entre 1870 et 1909, l’ensemble des éléments réunis permet aujourd’hui d’en proposer une identification solide.
Le musée peut ainsi reconstituer son historique: réalisée pour Anatole Demidoff, vendue lors de la dispersion de sa collection en 1870 à San Donato, l’œuvre rejoint ensuite celle du Lausannois Adrien Mercier avant d’être donnée au musée en 1909.
Longtemps considérée comme perdue, cette petite peinture retrouve ainsi sa place dans l’œuvre d’Eugène Delacroix.
Au-delà de la découverte elle-même, cette enquête illustre le rôle essentiel du travail d’inventaire et de recherche: c’est par le méticuleux croisement des sources que les œuvres livrent, peu à peu, leurs secrets et leur histoire.

Eugène Delacroix (Charenton-Saint-Maurice, 1798 – Paris, 1863). Charles-Quint au monastère de Yuste, 1839. Huile sur papier collé sur toile. 12, 1 x 16, 7 cm. MCBA, 1909
Illustrations
Fig. 1: Alfred Robaut, «L’œuvre complet de Eugène Delacroix. Peintures, dessins, gravures, lithographies 1813-1863», Charavay frères (Paris), 1885, p. 187.
Fig. 2: Alfred Robaut, «L’œuvre complet de Eugène Delacroix. Peintures, dessins, gravures, lithographies 1813-1863», Charavay frères (Paris), 1885, p. 187.
Fig. 3: Article de Lee Johnson dans The Burlington Magazine, 2000




