Marcel Broodthaers
Le drapeau noir (de la série des Poèmes industriels), 1968

  • Marcel Broodthaers (Bruxelles, 1924 - Cologne, 1976)
  • Le drapeau noir (de la série des Poèmes industriels), 1968
  • Plaque en plastique embouti, 83 x 120 cm
  • Acquisition, 1969
  • Inv. 1969-027
  • © Musée cantonal des Beaux-Arts de Lausanne

En 1968, Broodthaers commence à réaliser des plaques en plastique, sur lesquelles il fait emboutir, par thermoformage, des textes accompagnés parfois d’une image ou de signes de ponctuation, à l’instar des rébus ou des slogans politiques ou publicitaires. Il regroupera cette série d’œuvres sous le titre Poèmes industriels.

Acquis par le Musée une année après sa création, Le drapeau noir en est un exemple majeur. Composée d’un drapeau noir interrompu d’une ligne blanche et d’un point d’exclamation rouge surdimensionné assorti de la mention « tirage illimité », la plaque comporte en outre les noms de sept villes – Amsterdam, Berlin, Nanterre, Venise, Paris, Milan, Bruxelles – qui, toutes, ont été le théâtre d’importants soulèvements lors des mouvements contestataires de 1968. Associé aux noms de ces villes, le drapeau noir peut dès lors se lire à la fois comme une référence explicite aux mouvements anarchistes, dont il est le symbole depuis la fin du XIXe siècle, et à sa récupération par le mouvement étudiant de 1968.

À l’instar des slogans qui fleurissent alors sur les murs, « tirage illimité » est une injonction à faire table rase de ce qui fait l’œuvre d’art, à savoir son caractère unique. Ainsi, l’artiste déclare dans un entretien en 1968 : « Je ne crois pas […] à l’artiste unique ou à l’œuvre unique. Je crois à des phénomènes et des hommes qui réunissent des idées. » Au contraire de certaines plaques dont il limite l’édition à sept exemplaires, ici, Broodthaers en fait une édition illimitée, lui conférant ainsi un statut de manifeste. Toutefois, le caractère « pop » de cette œuvre comme des autres plaques – palette de couleurs primaires, utilisation de plastique industriel, construction en forme de rébus ludique – vient déjouer le potentiel militant du contenu, et souligner le scepticisme de Broodthaers face à l’utopie d’une reformulation radicale des normes sociales et artistiques.

Bibliographie

Marie-Puck Broodthaers, Marcel Broodthaers : livre d’images, Paris, Flammarion, 2013.

Rachel Haidu, Absence of Work : Marcel Broodthaers, 1964-1976, Cambridge/MA, The MIT Press, 2010.

Benjamin H. D. Buchloh, « Open Letters, Industrial Poems », October, vol. 42, automne 1987, p. 67-100.