Francis Gruber
Nu dans l’atelier, 1944

  • Francis Gruber (Nancy, 1912 - Paris, 1948)
  • Nu dans l’atelier, 1944
  • Huile sur toile, 116 x 88,5 cm
  • Acquisition, 2016
  • Inv. 2016-028
  • © Musée cantonal des Beaux-Arts de Lausanne

En 1944, le doute persiste à Paris quant à l’issue de la Seconde Guerre mondiale. Cette année-là, Gruber peint une toile où Étiennette, son modèle favori, apparaît debout, les bras ballants, nue et maigre, affaiblie peut-être par les privations. Sa peau tendue révèle la musculature et l’ossature d’un corps dépourvu de toute sensualité. Son regard est absent, les coins de sa bouche sont affaissés. L’espace qu’elle occupe, fortement structuré par les murs, les plinthes, les lames du parquet et les montants des fenêtres, est oppressant : il semble la piéger au centre d’un encombrement de meubles frustes, comme contaminés en retour par son immobilité. Les points de fuite multidirectionnels et les proportions faussées augmentent le sentiment de malaise qui s’installe, tout comme la dureté de la lumière, la matière sèche et fluide, les tonalités sombres et sourdes, les harmonies froides du coloris, le trait sec et dur.

Le temps s’est arrêté sur cet atelier de peintre, tout à la fois nature morte et paysage désolé. Les rideaux tirés aux fenêtres nous ramènent au face-à-face avec la réalité d’un corps féminin qui se contente d’être là, exposé à la vue. Figure-mannequin, immobilité, espace irréaliste, importance accordée au vide, l’œuvre de Gruber évoque l’univers métaphysique de Giorgio de Chirico sans en partager ni l’atemporalité, ni l’atmosphère d’inquiétude et de nostalgie. Une violence sourde et contenue règne ici qui est celle de la Nouvelle Objectivité, dont ce tableau n’adopte toutefois pas la froideur mécanique.

La peinture de Gruber est un engagement à la fois personnel et public : c’est celle d’un homme physiquement inapte à aller au front comme celle d’un artiste qui défend une « utilité sociale de l’art ». C’est dans les deux cas une peinture pleinement ancrée dans la réalité du présent et dans la dureté de l’existence humaine.

Bibliographie

Claire Stoullig (dir.), Francis Gruber l’œil à vif, cat. exp. Nancy, Musée des Beaux-Arts, Clermont-Ferrand, Musée d’art Roger-Quilliot, Lyon, Fage, 2009.

Antonin Artaud, Bernard Ceysson et alii, L’Écriture Griffée, cat. exp. Saint-Étienne, Musée d’Art Moderne, Paris, Réunion des Musée Nationaux, 1993.